Les Îles du Salut en Guyane : un archipel chargé d’histoire

Evasion, Voyages

Les Îles du Salut en Guyane : un archipel chargé d’histoire

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Chaque année, près de 60 000 visiteurs débarquent sur l’île Royale. La plupart viennent pour le bleu de l’océan et la douceur des alizés. Ils découvrent les vestiges d’un bagne qui fit 50 000 morts.

Sur cet archipel protégé par le Centre Spatial Guyanais, la beauté ne gomme rien, elle cohabite. Nous avons arpenté ces terres chargées d’histoire, là où le sang des hommes s’est dissous dans l’azur, laissant place à une destination d’une puissance rare.

En approchant par la mer, les Îles du Salut surgissent peu à peu, silhouettes basses et mystérieuses sous un ciel chargé.

En approchant par la mer, les Îles du Salut surgissent peu à peu, silhouettes basses et mystérieuses sous un ciel chargé.

Îles du Salut : là où la lumière n’efface rien

Au large de Kourou, trois taches vertes posées sur l’Atlantique. Un bleu profond. Des cocotiers. Un air lavé par les alizés. Au premier regard, tout semble léger. Et pourtant, on pose le pied sur une terre lourde d’histoire. Les Îles du Salut, Royale, Saint-Joseph, île du Diable, portent un nom lumineux pour un passé qui ne l’est pas. Ici, la beauté ne gomme rien. Elle cohabite. Avec l’Association des Journalistes du Tourisme, nous avons arpenté l’île Royale, la plus visitée de l’archipel. Beaucoup viennent chercher une carte postale tropicale. Ils repartent avec autre chose. Récit d’une journée émouvante où passé tragique et présent paradisiaque se côtoient.

Îles-du-Salut - Au départ, à Kourou, un panneau nous fait découvrir les Îles du Salut.

Au départ, à Kourou, un panneau nous fait découvrir les Îles du Salut.

Du “Devil’s Island” aux Îles du Salut 

Avant de raconter notre visite, il faut comprendre d’où vient le nom énigmatique de cet archipel. En effet, ces “Îles du Salut” furent d’abord connues sous un nom bien plus sinistre. Les “îlets au Diable” ou “Devil’s Island” pour les marins anglais qui exploraient ces côtes. L’île du Diable aurait été ainsi baptisée par les Indiens Galibis qui en avaient fait la résidence de l’Iroucan. L’esprit du mal de leur mythologie.

Effectivement, à l’époque des grandes explorations, naviguer dans ces eaux était périlleux. Les cartes étaient imprécises, les courants violents, les récifs peu visibles. De nombreux navires européens, partis à la recherche de l’Eldorado sur le continent sud-américain, faisaient naufrage en approchant des îles. Le nom “îles du Diable” reflétait cette réputation funeste.

De l’Île Royale, nous apercevons l’île du Diable ou vécu le capitaine Dreyfus.

De l’Île Royale, nous apercevons l’île du Diable ou vécu le capitaine Dreyfus.

L’expédition de Kourou : un désastre 

Le changement de nom intervient en 1763-1764, lors d’un des épisodes les plus tragiques de la colonisation française. Louis XV et son ministre Choiseul lancent “l’expédition de Kourou”, projet pharaonique visant à coloniser massivement la Guyane. Quelque 10 000 colons, paysans, artisans, familles entières, sont recrutés en Europe. Ils embarquent vers ce “nouvel Eldorado” promis par propagande.

La réalité est tout autre. Les colons débarquent à Kourou, dans la zone du Guatemala, en pleine saison des pluies. Entassés dans des baraquements de fortune, mal nourris, non acclimatés, ils sont rapidement décimés par les maladies tropicales. En trois mois, 9 000 personnes meurent. L’expédition est un désastre absolu.

Îles-du-Salut - À quelques pas du débarcadère de l’île Royale, le visiteur découvre un paysage de carte postale, entre palmiers, lumière et mer calme.

À quelques pas du débarcadère de l’île Royale, le visiteur découvre un paysage de carte postale, entre palmiers, lumière et mer calme.

Les Îles du Salut, refuge providentiel au large

Les 1 000 survivants, fuyant ce charnier à ciel ouvert, prennent la mer et trouvent refuge sur ces trois îles au large. Là, miracle : l’air leur paraît plus sain, les moustiques moins nombreux, les maladies moins virulentes. Ces îles les sauvent de la mort certaine. En mémoire de ce sauvetage providentiel, elles sont rebaptisées “Îles du Salut”. Un nom d’espoir qui contraste tragiquement avec ce qui allait s’y passer un siècle plus tard.

Derrière la beauté du rivage, on imagine le regard des bagnards posé sur cet océan immense, sans autre issue qu’un horizon vide.

Derrière la beauté du rivage, on imagine le regard des bagnards posé sur cet océan immense, sans autre issue qu’un horizon vide.

1852 : Napoléon III et la naissance du bagne

En 1852, Napoléon III promulgue un décret instaurant la transportation pénale en Guyane. L’objectif est double : vider la France métropolitaine de ses “indésirables”, voleurs de pain, vagabonds, récidivistes, condamnés de droit commun. Et coloniser ce territoire qui résiste à tous les efforts français depuis des décennies.

Une main-d’œuvre forcée

La Guyane est déjà surnommée “le cimetière des Européens” en raison de la mortalité qui y règne. Toutes les tentatives de colonisation ont échoué. L’esclavage, aboli en 1848, n’a pas davantage permis de développer le territoire. Le bagne apparaît comme une solution. Une main-d’œuvre forcée, corvéable à merci, qui construira routes, bâtiments, infrastructures.

Le premier bagne s’installe à Saint-Laurent-du-Maroni, sur le fleuve Maroni qui sépare la Guyane du Suriname. Les Îles du Salut, au large de Kourou, deviennent un complément à ce système pénitentiaire. Leur isolement géographique en fait le lieu idéal pour les récidivistes, les “fortes têtes”, les déportés politiques.

Îles-du-Salut -La rudesse de ces constructions rappelle que le bagne fut aussi un outil de colonisation, fondé sur le travail forcé des condamnés.

La rudesse de ces constructions rappelle que le bagne fut aussi un outil de colonisation, fondé sur le travail forcé des condamnés.

70 000 forçats, 50 000 morts : la “guillotine sèche”

Entre 1852 et 1953, environ 70 000 forçats traversent l’Atlantique. Près de 50 000 ne reviendront jamais. Un lourd taux de mortalité qui vaudra au bagne de Guyane le surnom de “guillotine sèche”. On y meurt lentement. Mais on y meurt.

Les Îles du Salut, qui avaient sauvé mille colons en 1763, deviennent ainsi le tombeau de milliers de bagnards. Ces îles qui portent le salut dans leur nom n’offriront, pendant un siècle, que désespoir et mort.

C’est depuis Kourou, à l’embouchure de la rivière Kourou, que commence la traversée vers les Îles du Salut.

C’est depuis Kourou, à l’embouchure de la rivière Kourou, que commence la traversée vers les Îles du Salut.

Îles-du-Salut - Sur le catamaran, Passage devant l’hôtel des Roches où a séjourné une partie des journalistes. Juste à côté, la Tour Dreyfus.

Sur le catamaran, Passage devant l’hôtel des Roches où a séjourné une partie des journalistes. Juste à côté, la Tour Dreyfus.

 Passage devant la tour Dreyfus à la pointe des Roches.

Passage devant la tour Dreyfus à la pointe des Roches.

L’approche : quand les Îles du Salut se profilent à l’horizon

Ce matin de novembre 2025, le port de plaisance de Kourou s’anime dès 8 heures. Un catamaran nous attend et s’apprête à lever l’ancre pour la traversée quotidienne vers les Îles du Salut. C’est un des sites les plus visités de Guyane. Notre groupe de journalistes y embarque. Nous nous éloignons de Kourou sous un ciel menaçant et frôlons l’averse. Passage devant la tour Dreyfus sur la pointe des Roches. À côté, l’hôtel des Roches qui a accueilli une partie des journalistes pour la nuit. Une heure de navigation nous sépare de l’île Royale, la plus grande des trois îles de l’archipel.

Trois îles, trois fonctions : administration, réclusion, isolement

Le ciel est magnifique et nous nous éloignons tranquillement de la côte. L’archipel des Îles du Salut se compose de trois îles distinctes, chacune marquée par une histoire particulière. L’île Royale, la plus grande avec ses 28 hectares, servait d’île administrative durant la période pénitentiaire. C’est là que vivaient les gardiens, les directeurs et leurs familles dans des conditions relativement privilégiées.

L’île Saint-Joseph, qui s’étend sur 21 hectares, était surnommée “la mangeuse d’hommes” ou “la silencieuse”. Ce surnom sinistre reflétait les conditions de détention extrêmes. L’espérance de vie des prisonniers y dépassait rarement trois ans. Enfin, l’île du Diable, la plus petite, accueillait les déportés politiques dans un isolement absolu.

Îles-du-Salut - L’Île Saint-Joseph.

L’Île Saint-Joseph.

L’île du Diable interdite : risques et sanctuaire de mémoire

L’île du Diable est interdite au public. Notre guide, Solène, de la Compagnie des guides de Guyane, nous explique pourquoi. Absence de port d’accostage, courants marins violents. Mais surtout présence de nombreux puits non recensés, dissimulés sous d’épais tapis de cocotiers. Ces puits ont été creusés à l’époque du bagne pour collecter l’eau de pluie. Ils ont été progressivement bouchés par les noix de coco tombées au fil des décennies. Un piège mortel pour qui s’aventurerait sur l’île. 

Aujourd’hui, ces îles appartiennent au Centre national d’études spatiales (Cnes) et font partie intégrante de l’écosystème du Centre spatial guyanais.

 L’île du Diable.

L’île du Diable.

Débarquement sur l’île Royale : l’île administrative

Notre catamaran accoste au débarcadère de l’île Royale. Dès les premiers pas, le contraste saisit. Cocotiers ondulant dans la brise marine, chant des oiseaux tropicaux, eau transparente léchant des plages de sable blanc… Comment imaginer qu’ici vécut l’enfer du bagne ?

Îles-du-Salut - En approchant de l’île Royale, les premiers bâtiments apparaissent au bord de l’eau, sous les palmiers.

En approchant de l’île Royale, les premiers bâtiments apparaissent au bord de l’eau, sous les palmiers.

Les 80 journalistes débarquent sur l’île.

Les 80 journalistes débarquent sur l’île.

Gardiens, familles, maladies, isolement

Notre guide, Solène, nous rassemble. Sur cette île, explique-t-elle, résidaient l’administration pénitentiaire, les gardiens, les directeurs et leurs familles. Environ 600 personnes vivaient sur les trois îles, les bagnards, le personnel libre et les familles. Les gardiens venaient ici avec femmes et enfants. Ils étaient attirés par des salaires plus élevés et la promesse d’une vie “sans danger”. La réalité était tout autre : maladies tropicales, climat débilitant, isolement psychologique.

Îles-du-Salut - Notre guide, Solène, de la Compagnie des guides de Guyane, nous raconte les Îles du Salut.

Notre guide, Solène, de la Compagnie des guides de Guyane, nous raconte les Îles du Salut.

La faune en maîtresse des lieux

Nous démarrons notre tour de l’île. Surprise, nous apercevons des petits singes sautant d’un cocotier à l’autre. Ils s’approchent, curieux, de notre groupe. Ils espèrent sans doute quelque nourriture. Mais non, c’est interdit et ils ont beau nous faire les yeux doux, ils n’auront droit qu’à des photos ! Ces animaux sont nombreux sur l’île, comme les agoutis, iguanes, saïmiris espiègles… La faune a repris possession de ce territoire abandonné par les humains. La nature efface peu à peu les cicatrices de l’histoire.

Des petits singes nous ont aperçus…

Des petits singes nous ont aperçus…

Îles-du-Salut - Curieux et agile, un capucin nous observe à l’abri d’un tronc..

Curieux et agile, un capucin nous observe à l’abri d’un tronc..

Mémoire et résilience : des ateliers aux sentiers de l’île

Nous poursuivons notre découverte et passons devant les ruines de l’atelier des travaux envahi par la végétation. L’administration pénitentiaire voulait rendre les îles autonomes. On y élevait des poules, des vaches, des chèvres, des cochons. Les bagnards construisaient eux-mêmes les bâtiments, à la main, enchaînés en permanence. Beaucoup de ces constructions tiennent encore debout aujourd’hui, témoignage de leur savoir-faire forcé.

Nous démarrons notre tour de l’île en passant devant l’atelier. Il ne reste plus grand-chose !

Nous démarrons notre tour de l’île en passant devant l’atelier. Il ne reste plus grand-chose !

Le sang dans la mer : requins, cloche et dissuasion

Plus loin, la boucherie. Un bâtiment simple, tourné vers la mer. On s’approche. Notre guide s’arrête devant un trou percé dans le sol. « C’est par là que tout partait. » Le sang des animaux abattus était déversé directement dans l’océan. Tous les jours. Sans exception. La mer faisait le reste. Les requins apprenaient. On raconte qu’une cloche était sonnée avant de jeter les carcasses. Pour conditionner les squales. Pour qu’ils associent le son à la nourriture. Ici, on n’installait pas seulement un abattoir. On organisait la peur.

Autour des îles, les eaux devenaient dissuasion. S’évader signifiait se jeter dans un territoire déjà marqué par l’odeur du sang. Aujourd’hui, la mer est d’un bleu éclatant. Des pêcheurs s’y aventurent. Des visiteurs se baignent dans la crique protégée qu’on appelle la “piscine des bagnards”. Mais il suffit d’imaginer ce rouge se diluant dans l’eau pour que le paysage change. La beauté reste. L’arrière-plan aussi.

Îles-du-Salut - La boucherie, simple, mais efficace, à l’époque pour attirer les requins.

La boucherie, simple, mais efficace, à l’époque pour attirer les requins.

C’est par le trou, en bas à gauche, que le sang était évacué.

C’est par le trou, en bas à gauche, que le sang était évacué.

 L’ancien hôpital : quand le patrimoine rappelle le prix humain

Le sentier grimpe ensuite vers le sommet de l’île. Nous longeons les ruines de l’hôpital, massive bâtisse de pierre dont les murs rongés par l’humidité tropicale laissent deviner l’ampleur. C’est ici qu’étaient soignés, ou qu’agonisaient, les bagnards frappés par le paludisme, la fièvre jaune, la dysenterie, la tuberculose. La mortalité était terrible : au moins un mort par jour, soit 50 % de taux de mortalité. Suicides, meurtres entre détenus, mais surtout maladies.

Îles-du-Salut - L’ancien hôpital du bagne sur l’île Royale dresse encore sa haute façade de pierre au milieu des cocotiers.

L’ancien hôpital du bagne sur l’île Royale dresse encore sa haute façade de pierre au milieu des cocotiers.

La chapelle Notre-Dame Immaculée, le seul répit

Au détour d’un virage ombragé, la chapelle Notre-Dame Immaculée du Salut apparaît, sereine, dominant l’archipel. Construite de 1854 à 1855, elle fut l’un des premiers bâtiments édifiés sur l’île. Un prêtre résidant au presbytère voisin animait les messes dominicales. Tous les bagnards, quelle que soit leur religion d’origine, devaient y assister. Elle fut obligatoire jusqu’en 1887. Musulmans, catholiques, protestants, juifs… Tous étaient rebaptisés chrétiens à leur arrivée et contraints de se rendre à l’office. Ici, on imposait la même foi à tous.

La chapelle de Notre-Dame Immaculée du Salut construite en 1855.

La chapelle de Notre-Dame Immaculée du Salut construite en 1855.

Le seul lieu sans chaînes…

L’église était le seul endroit où les bagnards n’étaient pas enchaînés. Avant d’entrer, les gardiens leur retiraient leurs fers. Mais une stricte séparation régnait. Le personnel libre occupait les bancs à l’avant, les prisonniers s’asseyaient à l’arrière. Nous pénétrons dans la nef, fraîche et silencieuse. Les bancs de bois usés, les vitraux colorés, l’autel sobre. Tout respire une étrange quiétude. Difficile d’imaginer les forçats entassés ici chaque dimanche, privés de parole, rêvant à une liberté qu’ils ne connaîtraient jamais.

Îles-du-Salut - Notre guide nous raconte l’histoire de cette chapelle.

Notre guide nous raconte l’histoire de cette chapelle.

La lumière filtre à travers les persiennes et dessine une atmosphère de recueillement.

La lumière filtre à travers les persiennes et dessine une atmosphère de recueillement.

“Flag” : l’artiste du bagne

La véritable âme artistique de l’île réside dans l’histoire de Francis Lagrange, dit “Flag”. Ce faussaire de génie, condamné au bagne, a laissé une trace indélébile sur les murs de la chapelle et de l’hôpital. Employé par l’administration pour décorer les bâtiments. Entre 1938 et 1940, il a peint de nombreuses fresques illustrant la vie quotidienne, la souffrance des forçats. Mais aussi des paysages d’une douceur paradoxale. Ses toiles, dont certaines sont conservées dans des musées, constituent aujourd’hui un témoignage visuel unique sur l’enfer vert. Une œuvre qui transforme ses souvenirs de captivité en un héritage patrimonial important pour la Guyane.

Îles-du-Salut - Vue du chœur et de la tribune de la chapelle. Une campagne de restauration a redonné des couleurs aux peintures en 2019.

Vue du chœur et de la tribune de la chapelle. Une campagne de restauration a redonné des couleurs aux peintures en 2019.

Le cimetière des enfants : une absence révélatrice

Non loin de l’église, un petit cimetière ombragé. Nous découvrons quarante-sept tombes d’enfants. Elles sont toutes datées de l’époque du bagne. Les croix s’alignent sous les arbres. Les noms sont courts. Les vies aussi. Ici vivaient les familles des surveillants. Les enfants naissaient sur cette île isolée. Certains n’en sont jamais repartis. Ils succombaient aux mêmes fièvres tropicales qui décimaient les prisonniers. On ne voit pas une seule tombe de bagnard. Rien. Pas un nom. Pas une stèle. Les corps des condamnés étaient jetés à la mer. Livrés aux requins. Dissous dans l’Atlantique. On regarde l’eau turquoise. On sait qu’elle recouvre plus que du sable.

Le cimetière des enfants. Les plaques sont à peine lisibles.

Le cimetière des enfants. Les plaques sont à peine lisibles.

Les cellules disciplinaires : quand l’obscurité rendait fou

Le sentier redescend vers un bâtiment bas, aux murs épais. Les cellules disciplinaires de l’île Royale. Quelques-unes ont été restaurées par le Cnes depuis les années 1980, dans un effort de préservation du patrimoine. Nous nous glissons à l’intérieur de l’une d’elles. Deux mètres sur trois, murs de pierre humides, une grille au plafond par laquelle les gardiens surveillaient le moindre geste. Ici, les bagnards étaient enchaînés jour et nuit.

Notre guide nous parle de l’île Saint-Joseph, que certains d’entre nous visiteront en fin d’après-midi. Là-bas, les conditions étaient encore pires. Surnommée “la mangeuse d’hommes” ou “la silencieuse”, cette île accueillait les récidivistes. Ceux qui avaient tenté de s’évader. Enfermés dans l’obscurité pendant des mois, interdits de parole, beaucoup perdaient la vue et la raison. L’espérance de vie n’y dépassait pas trois ans.

Îles-du-Salut - Nous nous dirigeons vers les cellules du bagne.

Nous nous dirigeons vers les cellules du bagne.

Il ne reste plus que quelques pierres de ces cellules.

Il ne reste plus que quelques pierres de ces cellules.

La cour du quartier des cellules conserve l’austérité brute de l’ancien bagne.

La cour du quartier des cellules conserve l’austérité brute de l’ancien bagne.

Une porte ouverte sur les cellules des prisonniers.

Une porte ouverte sur les cellules des prisonniers.

Deux cellules contiguës rappellent la promiscuité et la dureté des conditions de détention sur l’île Royale.

Deux cellules contiguës rappellent la promiscuité et la dureté des conditions de détention sur l’île Royale.

Des barres au centre, des crochets sur les murs. Les prisonniers n’avaient aucune liberté.

Des barres au centre, des crochets sur les murs. Les prisonniers n’avaient aucune liberté.

L’asile des aliénés

L’asile des aliénés, situé dans un bâtiment aujourd’hui en ruine sur l’île Royale, accueillait ceux qui avaient sombré dans la folie. Les archives racontent que les seuls sons troublant parfois les nuits étaient les hurlements des fous. Certains subissaient même des lobotomies expérimentales. Les corps de ceux qui mouraient étaient envoyés à Cayenne pour servir aux expériences médicales.

Découvrir l’île Royale avec des explications est particulièrement intéressant.

Découvrir l’île Royale avec des explications est particulièrement intéressant.

Pause déjeuner à l’Auberge des Îles

Midi approche. Nous déjeunons à l’Auberge des Îles, ancien centre d’accueil du personnel pénitentiaire reconverti en hôtel-restaurant. La salle à manger, aménagée dans l’ancienne caserne d’infanterie de 1899, offre une vue imprenable sur l’île du Diable. Il s’est mis à pleuvoir, quelques instants. Nous apercevons la silhouette de la “case Dreyfus”. Cette petite cabane en pierre, seul bâtiment visible sur l’île interdite, fut la prison du capitaine Alfred Dreyfus. Un pêcheur a jeté l’ancre de son bateau bleu à quelques mètres de la case. Pense-t-il à ce qui s’est passé ici il y a plus d’un siècle ?

Plus bas, des familles pique-niquent sous les cocotiers. Des jeunes gens plongent dans la piscine des bagnards, des touristes photographient les singes. Le contraste est saisissant. L’enfer d’hier est devenu le paradis d’aujourd’hui. 

Du restaurant, vue directe sur l’île du Diable, sous la pluie tropicale.

Du restaurant, vue directe sur l’île du Diable, sous la pluie tropicale.

Entre mémoire et nature tropicale

Notre exploration se poursuit sur les sentiers à travers la végétation. Nous découvrons les quartiers des surveillants perchés au sommet de l’île. Des maisons aux façades roses et blanches, terrasses ombragées de palmiers, vue panoramique sur l’archipel. Un décor presque colonial, presque paisible, si l’on oublie ce qui se tramait en contrebas. Notre guide nous fait goûter un fruit cueilli sur l’arbre : du bilimbi. Il ressemble à un gros cornichon… Très acide, il est appelé aussi Cornichon d’Inde.

Nous passons au pied du phare de l’île, autre vestige restauré. Passage également devant le musée installé dans l’élégante ancienne maison en pierre de latérite du directeur. Y sont exposées des lettres de bagnards, des objets du quotidien pénitentiaire, des photographies jaunies. Des documents administratifs aussi et quelques œuvres d’art des bagnards.

Ancien presbytère, habitation du médecin chef, ce bâtiment est aujourd’hui un poste de gendarmerie et des logements. Il a été restauré en 1996.

Ancien presbytère, habitation du médecin chef, ce bâtiment est aujourd’hui un poste de gendarmerie et des logements. Il a été restauré en 1996.

On goûte le Bilimbi.

On goûte le Bilimbi.

L’ancienne maison du directeur est devenue un musée.

L’ancienne maison du directeur est devenue un musée.

Le phare de l’île Royale s’élève au milieu des anciens bâtiments.

Le phare de l’île Royale s’élève au milieu des anciens bâtiments.

La piscine des bagnards : un défi face aux requins

Nous recroisons quelques petits singes qui sautillent… Puis nous terminons la journée par une baignade dans la piscine des bagnards. À l’époque du bagne, les eaux de l’archipel étaient infestées de requins, attirés par le sang de la boucherie déversé quotidiennement. Se baigner relevait de la folie. Pour permettre aux gardiens et à leurs familles de se rafraîchir en toute sécurité, l’administration fit construire ce bassin. Les bagnards, à la force des bras, ont déplacé d’énormes blocs de roche pour ériger une digue circulaire. Ce rempart de pierre laissait passer l’eau des marées, mais faisait barrière aux prédateurs. Aujourd’hui, ce vestige de pierre est devenu l’un des rares lieux de baignade autorisés. L’eau, d’une clarté cristalline, nous rafraîchit car il fait chaud !

Des petits singes sautillent autour de nous, mais ne s’approchent pas.

Des petits singes sautillent autour de nous, mais ne s’approchent pas.

 La piscine des bagnards.

La piscine des bagnards.

Il n’y a pas de plages de sable sur l’île, mais la piscine des bagnards permet de se baigner en sécurité.

Il n’y a pas de plages de sable sur l’île, mais la piscine des bagnards permet de se baigner en sécurité.

Le retour vers Kourou

Nous retournons vers le catamaran à 16 h 30. Avant de partir, nous observons des sternes parfaitement alignées, impassibles. Elles sont posées sur la rambarde du débarcadère et semblent nous ignorer. Dans les eaux translucides, des tortues marines remontent respirer à la surface. 

Nous embarquons et l’île Royale s’éloigne lentement. Les bâtiments se fondent dans la végétation, les singes retournent à leurs cocotiers, le silence retombe. Au retour, le groupe est plus silencieux. Chacun regarde l’horizon. Les conversations se font plus rares. Il y a quelque chose à digérer.

Îles-du-Salut - Les sternes ont posé pour nous !

Les sternes ont posé pour nous !

Îles-du-Salut - Des tortues de mer se sont montrées, à notre grand bonheur.

Des tortues de mer se sont montrées, à notre grand bonheur.

Îles-du-Salut - Arrivée du catamaran, la navette Promaritime, qui fait la traversée en une heure.

Arrivée du catamaran, la navette Promaritime, qui fait la traversée en une heure.

Larguez les amarres !

Larguez les amarres !

Fin de journée, les îles se détachent…

Fin de journée, les îles se détachent…

Pourquoi y aller ?

Lorsqu’on va en Guyane, se rendre sur les Îles du Salut est incontournable. Pourquoi ? Pour ressentir quelque chose de rare : la coexistence d’un paysage parmi les plus beaux de la Guyane et d’une mémoire qui ne s’efface pas. Les Îles du Salut restent inoubliables. Nous marchons sous les cocotiers au bord d’une eau cristalline. Puis, nous croisons des singes sautant entre les cocotiers et nous admirons des sternes posées sur une rambarde. Lors de cette journée, nous avons longé des cellules où des hommes perdaient la raison dans le noir. Enfin, nous nous sommes assis dans une église où les forçats rêvaient de liberté. 

Une heure de catamaran depuis Kourou. Une journée qui reste. Ce voyage-là vaut le détour. Nous revenons différent car nous avons des choses à raconter et d’autres à digérer. En effet, nous ressentons la sensation rare d’avoir mis le pied dans un endroit où le temps ne s’est jamais vraiment refermé.

Îles-du-Salut - Les îles du Salut : il faut absolument y aller…

Les îles du Salut : il faut absolument y aller…


Dreyfus sur l’île du Diable : 1 517 jours d’enfer

Depuis l’île Royale, la “case Dreyfus” se découpe sur le vert dense de l’île du Diable. Cette petite cabane de pierre de quatre mètres de côté fut, du 13 avril 1895 au 9 juin 1899, la prison d’Alfred Dreyfus. La victime de l’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire française.
Condamné en 1894 pour espionnage au profit de l’Allemagne, crime qu’il n’avait pas commis, cet officier d’origine juive fut dégradé publiquement. Il fut déporté à perpétuité. Contrairement aux autres déportés politiques envoyés en Nouvelle-Calédonie, Dreyfus fut expédié sur l’île du Diable.

C’est dans cette cabane que vécu Alfred Dreyfus sur l’île du Diable.

C’est dans cette cabane que vécu Alfred Dreyfus sur l’île du Diable.

Déportation, isolement, “double boucle”

Sa détention fut très cruelle. Surveillance permanente, interdiction de communiquer. Le climat alternait pluies torrentielles et chaleurs torrides. Sa case était envahie de moustiques et de fourmis. En septembre 1896, suite à de fausses rumeurs d’évasion, il subit le supplice de la “double boucle”. Enchaîné à son lit toutes les nuits pendant plus d’un mois.
Un directeur du bagne, obsédé par son prisonnier, fit même creuser une tranchée dans la végétation. Il voulait pouvoir observer Dreyfus à la longue-vue depuis son logement. Cette paranoïa sécuritaire illustre le climat de l’affaire Dreyfus, qui divisa la France entière.

Îles-du-Salut - Entre l’île Royale et l’île du Diable, un câble et une benne permettaient de transporter du matériel, des vivres.

Entre l’île Royale et l’île du Diable, un câble et une benne permettaient de transporter du matériel, des vivres.

Résister par l’écriture, puis la réhabilitation

Dreyfus résista en tenant son journal, en traduisant des ouvrages anglais, en écrivant plus de mille lettres à sa femme Lucie. Ce fut cette correspondance, conservée et publiée, qui documenta l’horreur de sa détention. Rapatrié en 1899 pour un nouveau procès à Rennes, il fut à nouveau condamné mais gracié. Puis il fut définitivement réhabilité en 1906.
Aujourd’hui, la case Dreyfus a été classée monument historique en 1987. Elle a été restaurée en 1993-1994 et demeure le seul bâtiment entretenu sur l’île du Diable. Visible depuis l’île Royale, elle rappelle silencieusement cette injustice qui secoua la République.


Papillon : le mythe de l’évadé

À Saint-Laurent-du-Maroni, la cellule d’Henri Charrière porte encore son surnom gravé au sol : “ Papillon”. Ce bagnard devenu légende mondiale incarne la quête de liberté, mais son histoire oscille entre vérité et fiction.
Condamné en 1931 aux travaux forcés à perpétuité pour un meurtre qu’il niait, Charrière passa treize ans au bagne. Il séjourna effectivement sur l’île Royale, mais brièvement. Récidiviste, il tenta neuf évasions, il fut envoyé à l’île Saint-Joseph, où il passa deux ans en réclusion cellulaire.

Évadé de Saint-Laurent-du-Maroni

Sa dernière évasion, le 18 mars 1944, fut la bonne. Contrairement à ce que raconte son livre “Papillon” (1969, 13 millions d’exemplaires), il ne s’échappa pas de l’île du Diable. Aucun document administratif ne mentionne une telle évasion. Il partit en réalité de Saint-Laurent-du-Maroni. Il se réfugia sur l’île aux lépreux où des malades l’aidèrent, puis gagna le Venezuela.
Là-bas, il refit sa vie comme restaurateur, devint citoyen vénézuélien en 1956. En 1967, sa peine fut prescrite. Deux ans plus tard, il publia son récit, largement romancé.

 Papillon aurait gravé son nom dans la cellule qu’il occupait à Saint-Laurent-du-Maroni.

Papillon aurait gravé son nom dans la cellule qu’il occupait à Saint-Laurent-du-Maroni.

Une postérité intacte

Des enquêtes révélèrent qu’il s’était approprié les aventures d’autres bagnards. Dates contradictoires, détails géographiques erronés, événements impossibles. Le livre relève autant du témoignage que du roman d’aventures.
Malgré ces inexactitudes, “Papillon” demeure un monument littéraire. Le film de 1973 avec Steve McQueen et Dustin Hoffman immortalisa le personnage. Un remake fut réalisé en 2017. Charrière mourut en 1973 à Madrid et fut inhumé à Lanas, en Ardèche. Sa légende, même romancée, a donné un visage à des milliers de bagnards oubliés.


Informations pratiques

Y aller : Départ quotidien à 8 h 30 du port de plaisance de Kourou (parking gratuit). Traversée : 1 heure. Retour à 16 h 30. Plusieurs options : navette Promaritime (47 €/personne, aller-retour). Catamarans privés Tropic Alizés, Tony’c Boat, Kourou Transport maritime (en vedette rapide)…

Visiter : Visite libre de l’île Royale (28 hectares). Sentiers balisés, panneaux explicatifs. Visite guidée possible (2 heures, réservation à l’auberge). L’île Saint-Joseph est accessible en navette depuis l’île Royale (réservation obligatoire). L’île du Diable est interdite au public.

Se restaurer : Auberge des Îles (menu environ 25 €) ou pique-nique (aires aménagées sous les cocotiers). Pas d’eau potable sur les îles. Il faut prévoir des bouteilles.

Dormir : Auberge des Îles (chambres à partir de 60 €, confort sommaire mais authenticité garantie).

A savoir

Les îles sont fermées cinq heures avant chaque lancement de fusée depuis Kourou. Consulter le calendrier des lancements sur le site du Cnes. Meilleure période : saison sèche (juillet à novembre), hors vacances scolaires.

Le site est inscrit au titre des Monuments historiques. Il est protégé. Les prélèvements sont formellement interdits. Il est interdit de donner à manger et de toucher les animaux. Les visiteurs doivent ramener leurs déchets et les jeter à Kourou.

Des sentiers balisés permettent de faire le tour de l’île en 1h à 1h30. Mais rien de vous empêche d’explorer les chemins secondaires. La végétation y est dense et tropicale.

Quelques gendarmes sont en poste pendant 6 mois sur l’île Royale. Ils assurent la sécurité des visiteurs et gardent le cinétélescope installé par le Centre spatial. Les employés de l’auberge résident aussi temporairement sur l’île, mais personne ne vit à l’année sur l’archipel.

Îles-du-Salut - Des gendarmes sont en poste sur l’Île Royale.

Des gendarmes sont en poste sur l’Île Royale.

Contacts

Comité du Tourisme de la Guyane
12, rue Lallouette
97300 CAYENNE
Tél: 05 94 29 65 00
Bureau Parisien du Comité du Tourisme de la Guyane
5, rue de Stockholm
75008 PARIS
Tél: 01 42 94 15 16
https://www.guyane-amazonie.fr

Photographies ©Caroline Paux

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