À Saint-Nazaire, l’exposition Normandie, dans l’œil des photographes des chantiers navals et de Roger Schall réunit 86 photographies. Deux regards, l’un documentaire, l’autre artistique, racontent la naissance, la beauté et la légende du plus célèbre paquebot français. Une immersion fascinante dans l’histoire d’un géant qui continue de faire rêver.
Il faut d’abord se laisser cueillir. À Escal’Atlantic, on ne visite pas simplement une exposition : on embarque. Dès les premiers pas, l’équipe de Saint-Nazaire Agglomération Tourisme donne le ton : « Nous allons vous proposer un voyage. »
Un voyage entre Saint-Nazaire et New York, entre le fracas des chantiers navals et l’élégance des salons Art déco. Entre l’ouvrier en sabots et les passagers aristocrates. Un voyage porté par un navire qui, près d’un siècle après sa naissance, continue de fasciner : le Normandie.

Le paquebot Normandie (1935) remorqué vers la forme-écluse Joubert dans le bassin de Penhoët à Saint-Nazaire, le 4 mai 1935. ©Inconnu. Collection Saint-Nazaire Agglomération Tourisme – Écomusée. Fonds Chantiers de l’Atlantique.
Le Normandie, chef-d’œuvre né de la crise de 1929
L’histoire commence en janvier 1931. Sur les cales des Chantiers de Penhoët, à Saint-Nazaire, prend forme un paquebot. Les ingénieurs le désignent alors sous le simple nom de T6. Le contexte est pourtant peu propice aux rêves et la France subit encore les conséquences du krach de Wall Street.
Le 29 octobre 1932, trois ans après le jeudi noir de la Bourse de New York, le géant est lancé. Le président de la République Albert Lebrun est présent pour ce bel événement. Long de près de 314 mètres, le Normandie devient le plus grand paquebot du monde. Véritable manifeste du style Art déco, il incarne l’excellence de l’ingénierie française.

Des ouvriers en sabots travaillent sur le bastingage du pont des embarcations. ©Inconnu. Collection Saint-Nazaire Agglomération Tourisme – Écomusée. Fonds Chantiers de l’Atlantique.
Le plus grand, le plus rapide
Le 29 mai 1935, pour sa traversée inaugurale du Havre vers le Pier 88 de New York, le Normandie file à quelque 50 km/h de moyenne. Il rafle d’emblée le fameux Ruban bleu, récompensant la traversée la plus rapide de l’Atlantique Nord. D’abord mythique, l’épopée finira tragiquement. Le géant sera détruit par un incendie dans le port de New York, le 9 février 1942. Mais ce 2 juillet 2026 lors du vernissage de l’exposition à Escal’Atlantic, ce ne sont pas les cendres que l’on contemple. C’est l’histoire d’un paquebot qui fut une icône mondiale.

La journaliste Odette Pannetier s’accoude au bastingage avec des passagers lors de la traversée inaugurale, 30 mai 1935. Et l’arrivée du paquebot Normandie (1935) à New York, 3 juin 1935. Photographe Roger Schall. © Schall Collection.

A gauche, le président de la République, Albert Lebrun va présider les fêtes inaugurales de Normandie, Le Havre, 23 mai 1935. A droite, Colette, envoyée à bord par Le Journal, est attablée dans la salle à manger de première classe de Normandie lors du gala offert aux autorités new-yorkaises, 5 juin 1935. Photographe Roger Schall. © Schall Collection.
Deux regards pour raconter une légende
L’originalité de l’exposition tient dans la rencontre de deux univers photographiques. D’un côté, les opérateurs des chantiers navals. Leur mission est avant tout technique : documenter l’avancement de la construction pour les armateurs et les ingénieurs. Ils enregistrent chaque étape du chantier avec une précision quasi scientifique. De l’autre, Roger Schall, photographe parisien. Il est envoyé par le magazine Vu pour suivre la construction du paquebot, puis sa traversée inaugurale vers New York.
À l’origine de cette confrontation, le commissaire de l’exposition, Adrien Motel. Historien passionné du Normandie il est l’auteur de Normandie, un rêve français. Son enthousiasme est communicatif. « Même quand on veut aborder Normandie sous la seule facette photographique, on se rend compte qu’il y a encore des facettes dans la facette », explique-t-il. Autrement dit, un même navire peut raconter plusieurs histoires. L’exposition les fait dialoguer sans jamais opposer les deux regards.

Adrien Motel présente une des photos de Roger Schall en soulignant la modernité du paquebot et ses lumières à la tombée de la nuit. © Caroline Paux
Quand la photographie devient œuvre d’art
Les clichés réalisés par les photographes des chantiers n’étaient pas destinés à être exposés. Pourtant, au fil de la construction, leur regard évolue. D’abord purement documentaire, il devient progressivement plus sensible. Les lignes inédites du paquebot, son élégance, ses volumes, finissent par séduire ceux qui étaient venus uniquement témoigner d’un chantier. Comme le souligne Adrien Motel, « le Normandie est un navire qui ne ressemble à aucun autre navire à ce moment-là. »
Sans toujours en avoir conscience, les photographes industriels deviennent alors aussi des artistes.

Pause devant cette image très graphique de poutres et tôles d’acier du Fonds Chantiers de l’Atlantique. © Caroline Paux
Roger Schall, l’œil du mouvement
Face à ces images de chantier, Roger Schall apporte une tout autre sensibilité. « Il avait la bougeotte », sourit sa petite-fille, Cécile Schall. Initié très jeune à la photographie par son père, Roger Schall parcourt Paris avec son Leica. En 1931, il crée avec son frère, l’agence Schall Frères. Ses reportages seront publiés dans la presse internationale, de Vu à Match, en passant par Life.
À Saint-Nazaire, puis lors de la traversée inaugurale vers New York, il ne photographie pas seulement un paquebot. Il photographie un monde en mouvement. Son objectif saisit aussi bien l’ouvrier travaillant la coque que les élégantes déambulant dans les salons. La puissance industrielle et le raffinement se répondent.
Adrien Motel résume parfaitement son approche : « Roger Schall va chercher l’élégance dans les hommes, mais aussi dans les formes. Quand il photographie Normandie, c’est presque un être vivant qu’il photographie. »

Au bout d’un couloir, cette photo signée Roger Schall, d’une élégante et de son reflet dans un miroir attire immanquablement l’œil. ©Caroline Paux

Roger Schall nous montre le chargement des bagages à la coupée du pont-promenade au Havre, le 29 mai 1935. ©Caroline Paux
Un trésor retrouvé dans les archives
L’histoire de cette exposition réserve une autre surprise. La photo de l’affiche qui accueille les visiteurs, une spectaculaire contre-plongée sur l’étrave du Normandie, a bien failli rester inconnue.
« Nous savions que cette photographie existait. Nous l’avions vue reproduite dans un ancien ouvrage, mais elle ne figurait plus dans les planches-contacts du fonds », raconte Cécile Schall. Le doute s’est alors installé. L’image est-elle vraiment de Roger Schall ? , Cécile Schall et son fils Lucas d’Aram reprennent alors un à un les quelque mille négatifs consacrés au Normandie. Ils découvrent qu’environ 150 clichés n’avaient jamais été développés. Parmi eux se trouvait cette photographie devenue aujourd’hui l’image emblématique de l’exposition. Une redécouverte qui illustre à merveille la richesse des archives photographiques.

Ces deux proues de Normandie se répondent et illustrent les deux couvertures du superbe catalogue de l’exposition, comme nous l’expliquent Cécile Schall et Lucas d’Aram. ©Caroline Paux

Le Rolleiflex de Roger Schall est exposé… ©Caroline Paux
Des photos inédites également du côté des chantiers
Les surprises ne concernent pas uniquement le fonds Schall. À l’Écomusée de Saint-Nazaire, Agathe Bodin, documentaliste et responsable des collections photographiques, veille sur un patrimoine exceptionnel. Près de 29 000 photographies provenant des Chantiers de l’Atlantique, dont environ 1 200 consacrées au Normandie. Plaques de verre, négatifs, tirages anciens… Chaque document est minutieusement conservé, restauré et numérisé.
Plusieurs des photographies présentées aujourd’hui n’avaient encore jamais été exposées. « On en redécouvre toujours », explique Agathe Bodin avec enthousiasme. « La photographie, c’est vivant. » Une phrase qui résume parfaitement l’esprit de cette exposition. Derrière chaque archive peut encore se cacher une découverte.

À l’Écomusée de Saint-Nazaire, les photographies s’affichent en grand. ©Caroline Paux

– Une maquette de Normandie. Le paquebot faisait 313,75 mètres de longueur pour 35,90 m. Il comptait 11 ponts et pouvait accueillir 1972 passagers. ©Caroline Paux

Mise à l’eau du Paquebot le 29 octobre 1932. ©Inconnu. Collection Saint-Nazaire Agglomération Tourisme – Écomusée. Fonds Chantiers de l’Atlantique.
Quand la grande Histoire rejoint l’histoire familiale
Le vernissage a lui aussi réservé son lot d’émotions. Parmi les invités figure Éric Freysselinard, préfet de la Vendée. Mais ce jour-là, ce n’est pas son titre qui attire l’attention. Il est en fait l’arrière-petit-fils d’Albert Lebrun, le Président de la République qui lança officiellement le Normandie en 1932.
Son arrière-grand-mère, Marguerite Lebrun, participa au voyage inaugural vers New York avec plusieurs membres de la famille. Les souvenirs transmis de génération en génération sont savoureux. Une grand-tante, passionnée de couture, avait confectionné une robe inspirée des créations de Gabrielle Chanel. Une fois à bord, elle découvrit que la célèbre couturière voyageait elle aussi sur le Normandie. Impressionnée, elle n’osera jamais porter sa robe.

Multiples coupures du ruban bleu, lors du vernissage de l’exposition. ©Caroline Paux

Photo souvenir pour les personnalités et les invités avec, au fond une immense photo de la salle à manger de première classe de Normandie. Au premier plan : Agathe Bodin, Lucas d’Aram, Éric Freysselinard, Cécile Schall, Adrien Motel, David Samzum, président de Saint-Nazaire Agglomération Tourisme, Pierre Sabouraud, directeur de Saint-Nazaire Agglomération Tourisme. ©Caroline Paux
De Walt Disney à la « First Lady »
Autre anecdote familiale : Walt Disney, présent lors de cette traversée inaugurale, réalisa un petit dessin pour les enfants Lebrun. Un souvenir précieusement conservé par la famille. À l’arrivée à New York, Marguerite Lebrun échangea quelques mots avec le maire Fiorello La Guardia et avec Eleanor Roosevelt. Autant de petites histoires qui rappellent que le Normandie n’était pas seulement un paquebot d’exception. C’est de cette époque et de ces regards croisés, raconte le préfet, que la presse américaine popularisa la notion de First Lady. Belle manière de rappeler qu’un paquebot n’est jamais seulement de l’acier : c’est un morceau d’Histoire habité. « Merci pour ce coup de projecteur sur cette grande histoire de la France… Et cette grande histoire de Saint-Nazaire », a salué Éric Freysselinard.

Éric Freysselinard garde de précieux souvenirs de la traversée inaugurale de son arrière-grand-père, le Président de la République, Albert Lebrun. ©Caroline Paux
Catalogue Le Normandie : il est conçu comme l’exposition
Pour prolonger la visite, les organisateurs ont imaginé un catalogue original superbe. Conçu par Lucas d’Aram, il reprend le principe même de l’exposition : deux regards qui se répondent. Le livre peut ainsi se feuilleter dans un sens ou dans l’autre, en commençant soit par Roger Schall, soit par les photographes des chantiers navals.
« La quatrième de couverture est aussi la première », sourit-il. Un objet élégant qui prolonge parfaitement la visite.

Le magnifique catalogue de l’exposition avec ses deux ouvertures, l’une à l’endroit, l’autre à l’envers.
Une mémoire tournée vers l’avenir
Cette exposition n’aurait pas vu le jour sans le soutien du fonds de dotation Mécènes à Saint-Nazaire, qui rassemble plusieurs entreprises du territoire. Son président, Philippe Kasse, voit dans le Normandie bien davantage qu’un paquebot prestigieux. « À son époque, il représentait l’avant-garde absolue de l’innovation navale et industrielle. »
Une vision partagée par David Samzun, maire de Saint-Nazaire et président de Saint-Nazaire Agglomération Tourisme. « Saint-Nazaire a toujours été une ville industrielle, et nous en sommes fiers. Notre ambition est de transmettre cette mémoire tout en regardant vers l’avenir. » Une ville qui, dit-il, « sait conjuguer l’innovation et le patrimoine, en n’oubliant jamais nos aînés qui ont su construire ces géants. » À l’heure où l’on vient de livrer un immense paquebot à voile, le message a du sens. Le maire annonce d’ailleurs un futur musée en plein centre-ville. Le Normandie d’hier éclaire le chantier de demain.

Sur le Normandie, il y avait aussi des défilés de mode. Roger Schall en a immortalisé un pour qu’on puisse les admirer aujourd’hui. ©Caroline Paux
Le Normandie : une exposition qui donne envie de prendre son temps
Et pour nous, promeneurs curieux ? Une raison de plus de prendre le temps. L’exposition se découvre sur deux sites complémentaires. À Escal’Atlantic, le visiteur embarque dans la vie quotidienne du Normandie, ses salons, ses passagers et son art de vivre. À l’Écomusée, il plonge dans les coulisses de sa construction et dans le travail des photographes des chantiers.
Elle reste ouverte jusqu’en septembre 2027. De quoi flâner, revenir, aiguiser son regard sur les jeux de lumière et de matière, sans jamais courir. Roger Schall, lui, continue de naviguer : 135 de ses tirages voguent déjà à bord du nouveau Corinthian Express. Et il y en aura autant sur son sistership, l’Olympian Express. Décidément, ce paquebot n’a pas fini de nous emmener au large.


Soir de bal ordinaire au grand salon du Normandie. Les visiteurs apprécient ! ©Caroline Paux

Le matelot, indifférent aux visiteurs d’aujourd’hui ! ©Caroline Paux

Un hallebardier en garde devant la cabine présidentielle. On a presque envie de le saluer ! ©Caroline Paux
Escal’Atlantic : l’immersion au temps des géants des mers
Escal’Atlantic est installé au cœur de la base sous-marine, là même où s’élançaient autrefois les paquebots vers les Antilles et l’Amérique centrale. Ce site unique en Europe a déjà séduit plus de deux millions de visiteurs depuis son ouverture en 2000. Sur 3 700 m² et trois niveaux, le musée fait revivre l’âge d’or des transatlantiques, de la fin du XIXe siècle aux années 1960. Des coursives à la salle des machines, le parcours met en scène des trésors authentiques (mobilier, objets d’art, décors de cabines) issus du mythique Normandie (1935), mais aussi des prestigieux Île-de-France(1927) ou France (1962).

L’entrée d’Escal’Atlantic : une passerelle comme si on y était ! ©Caroline Paux

Des photos sont aussi visibles sur le pont. ©Caroline Paux

Le temps de la visite, Escal’Atlantic donne l’impression d’embarquer à bord d’un paquebot de légende et de revivre l’âge d’or des traversées transatlantiques. ©Caroline Paux
Infos pratiques
« Normandie, dans l’œil des photographes des chantiers navals et de Roger Schall » du 4 juillet 2026 au 19 septembre 2027.
- Exposition labellisée Bicentenaire de la photographie 2026-2027 (ministère de la Culture).
- Deux sites complémentaires : Escal’Atlantic (la vie à bord) et l’Écomusée de Saint-Nazaire (la construction du paquebot).
- 86 photographies, dont de nombreux inédits, six revues d’époque et quatre planches-contacts originales.
- Catalogue de l’exposition : 38 €.
- Accessibilité aux personnes en situation de handicap.

Quel bonheur de jouer les passagers le temps de la visite en regardant cette photo de Roger Schall. ©Caroline Paux
L’événement donne lieu à une programmation culturelle dédiée
- Des visites-flash tout l’été à Escal’Atlantic ;
- Une visite commentée « Normandie, un chantier sous tous les regards » à l’Écomusée ;
- Des conférences en compagnie d’Adrien Motel, historien et auteur du livre « Normandie, un rêve français » ;
- Un parcours ludique pour les familles ;
- Le bon plan : le Pass Transat’ donne accès aux deux visites à un tarif avantageux et permet de découvrir l’intégralité du récit photographique de Normandie. 16 € (adulte) et 8 € (4 à 17 ans).
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Lien de Saint-Nazaire Tourisme
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